Fessée: ils sont fous, ces Suédois !

Fessée: ils sont fous, ces Suédois !

 

Par Jean-Francis Held

 

 

 

 

 


Jean-Francis Held était envoyé spécial à Stockholm vers la fin des années 1970 - début 1980's. Cet article fut d'abord édité dans l'hebdomadaire L'EXPRESS le 29 Septembre 1979, pages 61 à 63. Copyright L'EXPRESS.

La responsable juridique de L'EXPRESS, Mme Régina CHOCRON, a octroyé au CNDH le droit de reproduire cet article à titre gracieux sur notre cite.

Le CNDH en est très reconnaissant.

 

 

 

Par 344 voix contre 6, le Parlement suédois a mis la fessée hors la loi.
On envisage même la possibilité, pour les enfants, de "divorcer" de leurs parents... Folies ? Jean-Francis Held répond : Français, ne ricanez pas

 

De notre envoyé spécial à Stockholm

 

 

 

Michel - 12 ans - discute le coup avec sa petite amie prés de la maison familiale, dans l'île de Lidingö, à Stockholm. La jeune personne fume une cigarette. Survient une voisine, la cinquantaine moralisante : "Ma pauvre petite, tu vas te ruiner la santé", et ainsi de suite. Le ton monte. A bout d'argument, Michel essaie un coup bas

 

 "Va donc, eh, vieille gouine !"

 

Finie, la Suède pacifique. La dame attrape le robuste Michel par les cheveux et lui balance deux ou trois aller et retour. C'était la semaine dernière. "J'aurais pu me défendre, raconte l'insulteur, mais j'ai pensé à la loi..." Michel discute avec sa mère, qui penche plutôt vers la négociation. N'importe. Le garçon va au poste de police, d'où on l'expédie à l'hôpital pour examen. Constat de joues rouges. "Si tu portes plainte et que tu perdes, ça coûtera de l'argent à tes parents", disent les policiers. Michel hésite. Il trouve que la loi est bidon, trop difficile à appliquer. La mère, elle, pense que la loi concerne surtout les générations futures.

 

Je n'ai pas trouvé, à Stockholm, d'autres cas de recours concrets a la nouvelle loi contre la fessée qui a été votée en mars dernier par le Parlement suédois. Un scrutin écrasant : seulement 6 voix contre, sur 350. La seule réaction vraiment négative est celle de Maranata, une infime secte protestante fidèle au talion biblique, qui menace de porter plainte devant la Cour des droits de l'homme, à Strasbourg. Pourtant, un récent sondage a montré que 35 % des parents d'enfants de moins de 10 ans n'approuvent pas le texte. Des partisans de la fessée ? En aucun cas.

 

Mais comme, à une pichenette près, ils ne frappent jamais leurs enfants, ils estiment que la loi "étatique" est inutile. Les députés sont donc plutôt en flèche par rapport à L'opinion publique. "Ce n'est pas grave, puisque, "bourgeois" ou socialistes, ils sont élus pour ça", dit l'écrivain Gunnar Myrdal, la vieille et respectée conscience de la social-démocratie scandinave.

 

Une loi sur la fessée ! Quand la France a appris ça, elle s'est tapé sur les cuisses tout en grinçant des dents. La presse comme il faut a imaginé des pères vénérables traînés, menottes aux mains, devant les assises pour une simple taloche, alors que la loi suédoise - on a, en France, soigneusement évité de le dire - est avant tout éducative et ne prévoit aucune sanction. Comment conformer les générations successives au juste modèle des pères, si ces derniers n'ont plus le droit de retrousser leurs manches ? Bref, les Suédois font, plus que jamais, figure d'épouvantail aux yeux delà tradition latine. Mais avant de trembler, s11 faut trembler, on voudrait savoir pourquoi.

 

"Les parents ou les personnes investies du droit de garde, dit la loi, exerceront sur L'enfant une surveillance appropriée à son âge. Il ne sera infligé à L'enfant ni châtiment corporel ni traitements humiliants." C'est tout, et c'est énorme. Les commentateurs suédois, sans interroger Marx, Freud ou Jésus, déclarent que la violence engendre la violence, et que, frappé par ses parents, L'enfant risque, dans sa vie future, de recourir à la même violence pour atteindre ses objectifs.

 

 

 

Pieuses considérations

 

Nous, certes, on trouve ça naïf. D'autant plus que, personnalité ou simple citoyen, tous les Suédois que nous avons rencontrés en remettent. Mme Rigmor von Euler, terrible et superbe vieille dame qui fut pendant sept ans, et pour la première fois au monde, "ombudsman" des enfants, c'est-à-dire leur protectrice officielle, n'y va pas de main morte. "Les enfants sont des individus, ils n'appartiennent qu'à eux-mêmes, ils doivent avoir leurs normes, leurs règles. Reconnaître ces règles, c'est la démocratie. Les ignorer, c'est la loi de la jungle." Notons que Mme von Euler, instigatrice de la "loi sur la fessée", est membre du Parti libéral, donc de la coalition "bourgeoise" qui l'a fait voter.

 

Pour Sixten Petersson, député conservateur ou supposé tel, "dans un pays libre et démocratique comme le nôtre, on argumente avec des paroles, pas avec des coups". Notre amie Maria Pia Boethius, la plus influente de toutes les journalistes suédoises, fait remarquer que son patron ne la bat pas, même quand elle l'agace au plus haut point. Alors, de quel droit battre les enfants? Bo Carlsson, 33 ans, le nouvel ombudsman, est persuadé, lui aussi, que les battus, à leur tour, battront, et que ce n'est pas la bonne manière de fabriquer de libres citoyens. Kerstin Thorvall, écrivain et jeune grand-mère, est persuadée que les criminels ont tous été battus quand ils étaient petits. C'est idiot. Mais toute la Suède pense comme ça, dur comme le fer de Kiruna.

 

On aurait tort de trop s'arrêter à ces pieuses considérations sur la bonne nature de l'homme. Les Suédois, "de droite" ou "de gauche", sont tous - au moins vu d'ici - des espèces de sociaux-démocrates pragmatiques qui agissent - et comment ! - au coup par coup an lieu de formuler des théories. Pour les subtilités idéologiques, mieux vaut apporter ses provisions de Paris. Encore que les Suédois, qui n'ont guère le temps de parler, n'en pensent pas moins.

 

Selon le Dr Gérard Mendel, inventeur de la socio-psychanalyse, auteur de "La Crise des générations" et de "Pour décoloniser L'enfance" (Payot), les Suédois enfoncent un peu une porte ouverte en formulant les droits de l'enfant aux dépens du pouvoir des parents. Une porte que nous, ici, on s'obstine à croire fermée. En effet, l'identification de L'enfant à sa famille n'est plus, comme jadis, automatique. II y a un trou, un vide. La fessée - ou ce qui en tient lieu - n'est donc plus intériorisée par l'enfant. Il ne la comprend plus, ou presque plus. Bref, elle ne sert à rien, sinon à opprimer. Alors, autant s'en passer.

 

Les Suédois ont eu le temps d'y réfléchir : le fossé des générations, ils connaissent depuis longtemps. Il y a vingt ans qu'on parle des "enfants à clef" de Stockholm qui rentrent seuls à la maison quand papa et maman sont encore au bureau ou à l'usine. La fiscalité écrasante oblige, plus que jamais, le couple à travailler. Comme dit l'éducateur Sven Hässle, parents et enfants ne se "voient" littéralement plus, ne se perçoivent plus. L'autorité aveugle menace de tourner à la tyrannie, dans une société qui s'enivre ainsi de rentabilité.

 

Rogner la toute-puissance des parents, très bien. Mais Gérard Mendel se demande ce que les téméraires Suédois veulent mettre à la place. Comment fis vont combler le vide. Faute d'une "société des enfants", l'État, si bienveillant qu'il soit, risque de remplir tout l'espace béant. Et d'être tenté d'accélérer le mouvement, avec les meilleures intentions du monde, pour susciter plus vite à partir des enfants tout neufs un homme libre, conscient, socialiste, et tout et tout.

 

Certes, à Stockholm, de telles intentions ne sont jamais formulées. On n'y pense même pas. Mais ce père dépossédé de la fessée comme Jupiter de son foudre, au fond, c'est tout un programme. Kerstin, la jeune grand-mère qui croit à la beauté naturelle de l'homme, pense tout haut : "L'obéissance absolue au père, c'est l'habitude de l'autorité, du Dieu qui punit. Se soumettre pour être aimé. On ne veut plus de ce monde bergmanien pour nos enfants."

 

 

 

En première ligne de l'utopie

 

A Skå, joli village pédagogique ou l'on soigne les familles vaincues par la vie, le très doux Sven Hässle rêve éveillé : "L'enfant doit se trouver lui-même pour que la société devienne meilleure. Qu'on ne dise plus : "C'est mon enfant à moi, les autres ne me concernent pas." La société doit être responsable pour tous les enfants." II est question, ça et là, de chercher, de trouver un moyen pour que les enfants puissent divorcer de leurs parents. Cela n'arrivera pas. Mais rien que l'idée... Jamais Lénine n'imagina révolution plus fondamentale.

 

Décidément, ces Suédois envoient le bouchon un peu loin. On dirait qu'ils s'amusent à nous effrayer. Quoi? Ils veulent faire par la douceur, démocratiquement, ce qu'a fait Hitler avec ses SS en herbe, ce que font à la schlague les Russes et les Vietnamiens? Envoyer les enfants en premières lignes de l'utopie? Le Goulag à visage humain? Non. Réveillez-vous. Le cauchemar est partout, sauf en Suède.

 

Le petit est insupportable, ce soir. Il bluffe, pousse les enchères au maximum et ne sait plus comment reculer. " Tu la veux ? Pan, la voilà !" La bonne baffe spontanée, la petite baffe d'amour n'est pas péché. Simplement, puisque la violence se marie mal avec la paix, travaillons à trouver autre chose. Se fâcher quand il faut, oui, bien sur, sinon, L'enfant serait glacé dans un puits d'abandon. Protéger. Aider. Aimer. Se rappeler être père ou mère ne confère pas l'infaillibilité. Vous dites que l'agressivité existe en chacun? Soit, aménageons-la au mieux. Les Suédois veulent aussi aménager leur vie matérielle, tout le mal est supposé sourdre. On va, pour les parents, vers la journée de six heures. Afin de mieux voir et percevoir ses enfants.

 

Médaille, revers, médaille. On finit par en avoir le vertige, dans ce pays ou tout bouge. La tradition puritaine du Nord se mélange au futurisme libertaire, en un cocktail salutaire ou empoisonné. A force de ne pas pouvoir punir, Mme Rigmor von Euler admet que, libérale, elle a fini par se convertir à l'idée de protéger. Et même de surprotéger. Elle veut que toute violence soit interdite à la télévision et dans les livres qui peuvent atteindre les enfants.

 

Déjà, les jouets "guerriers" sont prohibés. Comme en France, le film "Warriors" "Les Guerriers" est censuré. Le social-démocrate Åke Gustafsson frappe John Travolta d'immoralité. L'écologiste Rasmussen trouve que le hockey sur glace promeut la violence. On supprime le rhum dans les recettes de baba. Enfin, Rigmor von Euler elle-même nous promet que le temps des psychologues va succéder au temps des juges. Les "psy"... La police dans la tête. La notion de faute commise, enterrée, pour les enfants et pour les adultes. On ne punit plus le déviant, on le soigne. Le Danois Henrik Stangerup, a écrit un livre terrible là-dessus; L'homme qui voulait être coupable" (Sagittaire). "Quand on veut détruire le Diable, dit Stangerup, il s'installe partout, il nous imprègne, et, cette fois, personne n'y peut plus rien." Un certain Bert Persson, fonctionnaire des services sociaux de Stockholm, vient de proposer qu'on "familiarise" les citoyens âgés et improductifs avec l'idée de la mort. Pour le bien de la société. Donc, pour leur bien.

 

Laisser surgir toutes les idées, même folles, même atroces. Ensuite, on choisit, on expérimente avec prudence. Gunnar Myrdal, le vieux sage, s'interroge devant nous avec angoisse : permission ou répression ? Liberté individuelle ou gilet de flanelle obligatoire? Personne ne sait. II faut essayer, chercher. Même si c'est risqué. Le conservatisme aveugle est encore plus dangereux. "Oui, nous renonçons à l'autorité pour choisir le dialogue, dit le député socialiste Matts Hellström. Des problèmes graves vont naître, ils sont déjà là. La drogue, l'alcool. On le sait. Mais personne ne songe à revenir en arrière. Même si c'était possible."

 

Les Norvégiens, dit-on ironiquement à Stockholm, surveillent les Suédois pardessus la frontière. Ils attendent de voir leurs intrépides voisins se casser la figure pour, ensuite, prendre le même chemin sans danger. Nous, Français, pendant que les Suédois défrichent la jungle à leurs risques et périls, on s'indigne ou on rigole. " Peuh ! Regardez les statistiques : ils se suicident !"

 

Les Suédois se suicident peut-être moins qu'on ne le dit - parce qu'ils sont libres et que la vie, c'est difficile. Les veaux se suicident très peu. A la télévision française, nous venons de voir "Les Mouches", de Sartre. Oreste refuse la faute, le péché, la fessée. Libre, il va peut-être se saouler, se droguer. Mais, du même coup, Jupiter, le vieux tyran fouettard, prend du plomb dans l'aile. C'est peut-être ce qui, plus que tout, fait courir les Suédois.

 

 

 


Commentaires

Depuis l'entrée en vigueur de la loi dite 'contre les fessées' des centaines de parents suédois ont été traduits en justice pour avoir frappé ou pour avoir puni physiquement leurs enfants hors de contrôle. Les parents en Suède - indigènes ou immigrés - ont peur de leurs enfants, car ceux-ci subissent l'endoctrinement de dénoncer leurs parents à la crèche, à l'école, partout...
Et, pour protéger l'enfant contre le 'parent maltraitant' les autorités sociales les enlèvent du foyer familial et les hébergent chez des foyers d'accueil, parmi des gens sans liens avec les parents. En plus, les autorités et les cours administratives limitent le droit de visite entre parents et enfants, souvent à un maximum d'une fois à une heure tous les trois mois ou à une fois par an. La limitation des visites est assurée par la grande distance que les autorités sociales mettent entre la maison familiale et le foyer d'accueil, et surtout par le fait que les nouveaux gardiens soumettent les enfants à un lavage des cerveaux pour qu'ils refusent tout contact avec leurs parents naturels.