Fessée:
ils sont fous, ces Suédois !
Par Jean-Francis Held
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L'EXPRESS, Mme Régina CHOCRON, a octroyé au CNDH le droit de reproduire cet
article à titre gracieux sur notre cite. Le CNDH en est très
reconnaissant. |
Par 344 voix contre 6, le
Parlement suédois a mis la fessée hors la loi.
On envisage même la possibilité, pour les enfants, de "divorcer" de
leurs parents... Folies ? Jean-Francis Held répond : Français, ne ricanez pas
De notre envoyé spécial à
Stockholm
Michel - 12 ans - discute le
coup avec sa petite amie prés de la maison familiale, dans l'île de Lidingö, à
Stockholm. La jeune personne fume une cigarette. Survient une voisine, la
cinquantaine moralisante : "Ma pauvre petite, tu vas te ruiner la
santé", et ainsi de suite. Le ton monte. A bout d'argument, Michel essaie
un coup bas
"Va donc, eh,
vieille gouine !"
Finie, la Suède pacifique. La
dame attrape le robuste Michel par les cheveux et lui balance deux ou trois
aller et retour. C'était la semaine dernière. "J'aurais pu me défendre,
raconte l'insulteur, mais j'ai pensé à la loi..." Michel discute avec sa
mère, qui penche plutôt vers la négociation. N'importe. Le garçon va au poste
de police, d'où on l'expédie à l'hôpital pour examen. Constat de joues rouges.
"Si tu portes plainte et que tu perdes, ça coûtera de l'argent à tes
parents", disent les policiers. Michel hésite. Il trouve que la loi est
bidon, trop difficile à appliquer. La mère, elle, pense que la loi concerne
surtout les générations futures.
Je n'ai pas trouvé, à
Stockholm, d'autres cas de recours concrets a la nouvelle loi contre la fessée
qui a été votée en mars dernier par le Parlement suédois. Un scrutin écrasant :
seulement 6 voix contre, sur 350. La seule réaction vraiment négative est celle
de Maranata, une infime secte protestante fidèle au talion biblique, qui menace
de porter plainte devant la Cour des droits de l'homme, à Strasbourg. Pourtant,
un récent sondage a montré que 35 % des parents d'enfants de moins de 10 ans
n'approuvent pas le texte. Des partisans de la fessée ? En aucun cas.
Mais comme, à une pichenette
près, ils ne frappent jamais leurs enfants, ils estiment que la loi
"étatique" est inutile. Les députés sont donc plutôt en flèche par
rapport à L'opinion publique. "Ce n'est pas grave, puisque,
"bourgeois" ou socialistes, ils sont élus pour ça", dit
l'écrivain Gunnar Myrdal, la vieille et respectée conscience de la
social-démocratie scandinave.
Une loi sur la fessée ! Quand
la France a appris ça, elle s'est tapé sur les cuisses tout en grinçant des
dents. La presse comme il faut a imaginé des pères vénérables traînés, menottes
aux mains, devant les assises pour une simple taloche, alors que la loi
suédoise - on a, en France, soigneusement évité de le dire - est avant tout
éducative et ne prévoit aucune sanction. Comment conformer les générations
successives au juste modèle des pères, si ces derniers n'ont plus le droit de
retrousser leurs manches ? Bref, les Suédois font, plus que jamais, figure
d'épouvantail aux yeux delà tradition latine. Mais avant de trembler, s11 faut
trembler, on voudrait savoir pourquoi.
"Les parents ou les
personnes investies du droit de garde, dit la loi, exerceront sur L'enfant une
surveillance appropriée à son âge. Il ne sera infligé à L'enfant ni châtiment
corporel ni traitements humiliants." C'est tout, et c'est énorme. Les
commentateurs suédois, sans interroger Marx, Freud ou Jésus, déclarent que la
violence engendre la violence, et que, frappé par ses parents, L'enfant risque,
dans sa vie future, de recourir à la même violence pour atteindre ses
objectifs.
Pieuses considérations
Nous, certes, on trouve ça
naïf. D'autant plus que, personnalité ou simple citoyen, tous les Suédois que
nous avons rencontrés en remettent. Mme Rigmor von Euler, terrible et superbe
vieille dame qui fut pendant sept ans, et pour la première fois au monde,
"ombudsman" des enfants, c'est-à-dire leur protectrice officielle,
n'y va pas de main morte. "Les enfants sont des individus, ils
n'appartiennent qu'à eux-mêmes, ils doivent avoir leurs normes, leurs règles.
Reconnaître ces règles, c'est la démocratie. Les ignorer, c'est la loi de la
jungle." Notons que Mme von Euler, instigatrice de la "loi sur la
fessée", est membre du Parti libéral, donc de la coalition
"bourgeoise" qui l'a fait voter.
Pour Sixten Petersson, député
conservateur ou supposé tel, "dans un pays libre et démocratique comme le
nôtre, on argumente avec des paroles, pas avec des coups". Notre amie
Maria Pia Boethius, la plus influente de toutes les journalistes suédoises,
fait remarquer que son patron ne la bat pas, même quand elle l'agace au plus
haut point. Alors, de quel droit battre les enfants? Bo Carlsson, 33 ans, le
nouvel ombudsman, est persuadé, lui aussi, que les battus, à leur tour,
battront, et que ce n'est pas la bonne manière de fabriquer de libres citoyens.
Kerstin Thorvall, écrivain et jeune grand-mère, est persuadée que les criminels
ont tous été battus quand ils étaient petits. C'est idiot. Mais toute la Suède
pense comme ça, dur comme le fer de Kiruna.
On aurait tort de trop
s'arrêter à ces pieuses considérations sur la bonne nature de l'homme. Les
Suédois, "de droite" ou "de gauche", sont tous - au moins
vu d'ici - des espèces de sociaux-démocrates pragmatiques qui agissent - et
comment ! - au coup par coup an lieu de formuler des théories. Pour les
subtilités idéologiques, mieux vaut apporter ses provisions de Paris. Encore
que les Suédois, qui n'ont guère le temps de parler, n'en pensent pas moins.
Selon le Dr Gérard Mendel,
inventeur de la socio-psychanalyse, auteur de "La Crise des
générations" et de "Pour décoloniser L'enfance" (Payot), les
Suédois enfoncent un peu une porte ouverte en formulant les droits de l'enfant
aux dépens du pouvoir des parents. Une porte que nous, ici, on s'obstine à
croire fermée. En effet, l'identification de L'enfant à sa famille n'est plus,
comme jadis, automatique. II y a un trou, un vide. La fessée - ou ce qui en
tient lieu - n'est donc plus intériorisée par l'enfant. Il ne la comprend plus,
ou presque plus. Bref, elle ne sert à rien, sinon à opprimer. Alors, autant
s'en passer.
Les Suédois ont eu le temps
d'y réfléchir : le fossé des générations, ils connaissent depuis longtemps. Il
y a vingt ans qu'on parle des "enfants à clef" de Stockholm qui
rentrent seuls à la maison quand papa et maman sont encore au bureau ou à
l'usine. La fiscalité écrasante oblige, plus que jamais, le couple à
travailler. Comme dit l'éducateur Sven Hässle, parents et enfants ne se
"voient" littéralement plus, ne se perçoivent plus. L'autorité
aveugle menace de tourner à la tyrannie, dans une société qui s'enivre ainsi de
rentabilité.
Rogner la toute-puissance des
parents, très bien. Mais Gérard Mendel se demande ce que les téméraires Suédois
veulent mettre à la place. Comment fis vont combler le vide. Faute d'une
"société des enfants", l'État, si bienveillant qu'il soit, risque de
remplir tout l'espace béant. Et d'être tenté d'accélérer le mouvement, avec les
meilleures intentions du monde, pour susciter plus vite à partir des enfants
tout neufs un homme libre, conscient, socialiste, et tout et tout.
Certes, à Stockholm, de
telles intentions ne sont jamais formulées. On n'y pense même pas. Mais ce père
dépossédé de la fessée comme Jupiter de son foudre, au fond, c'est tout un
programme. Kerstin, la jeune grand-mère qui croit à la beauté naturelle de
l'homme, pense tout haut : "L'obéissance absolue au père, c'est l'habitude
de l'autorité, du Dieu qui punit. Se soumettre pour être aimé. On ne veut plus
de ce monde bergmanien pour nos enfants."
En première ligne de
l'utopie
A Skå, joli village
pédagogique ou l'on soigne les familles vaincues par la vie, le très doux Sven
Hässle rêve éveillé : "L'enfant doit se trouver lui-même pour que la
société devienne meilleure. Qu'on ne dise plus : "C'est mon enfant à moi,
les autres ne me concernent pas." La société doit être responsable pour tous
les enfants." II est question, ça et là, de chercher, de trouver un moyen
pour que les enfants puissent divorcer de leurs parents. Cela n'arrivera pas.
Mais rien que l'idée... Jamais Lénine n'imagina révolution plus fondamentale.
Décidément, ces Suédois
envoient le bouchon un peu loin. On dirait qu'ils s'amusent à nous effrayer.
Quoi? Ils veulent faire par la douceur, démocratiquement, ce qu'a fait Hitler
avec ses SS en herbe, ce que font à la schlague les Russes et les Vietnamiens?
Envoyer les enfants en premières lignes de l'utopie? Le Goulag à visage humain?
Non. Réveillez-vous. Le cauchemar est partout, sauf en Suède.
Le petit est insupportable,
ce soir. Il bluffe, pousse les enchères au maximum et ne sait plus comment
reculer. " Tu la veux ? Pan, la voilà !" La bonne baffe spontanée, la
petite baffe d'amour n'est pas péché. Simplement, puisque la violence se marie
mal avec la paix, travaillons à trouver autre chose. Se fâcher quand il faut,
oui, bien sur, sinon, L'enfant serait glacé dans un puits d'abandon. Protéger.
Aider. Aimer. Se rappeler être père ou mère ne confère pas l'infaillibilité.
Vous dites que l'agressivité existe en chacun? Soit, aménageons-la au mieux.
Les Suédois veulent aussi aménager leur vie matérielle, tout le mal est supposé
sourdre. On va, pour les parents, vers la journée de six heures. Afin de mieux
voir et percevoir ses enfants.
Médaille, revers, médaille.
On finit par en avoir le vertige, dans ce pays ou tout bouge. La tradition puritaine
du Nord se mélange au futurisme libertaire, en un cocktail salutaire ou
empoisonné. A force de ne pas pouvoir punir, Mme Rigmor von Euler admet que,
libérale, elle a fini par se convertir à l'idée de protéger. Et même de
surprotéger. Elle veut que toute violence soit interdite à la télévision et
dans les livres qui peuvent atteindre les enfants.
Déjà, les jouets
"guerriers" sont prohibés. Comme en France, le film
"Warriors" "Les Guerriers" est censuré. Le social-démocrate
Åke Gustafsson frappe John Travolta d'immoralité. L'écologiste Rasmussen trouve
que le hockey sur glace promeut la violence. On supprime le rhum dans les
recettes de baba. Enfin, Rigmor von Euler elle-même nous promet que le temps
des psychologues va succéder au temps des juges. Les "psy"... La
police dans la tête. La notion de faute commise, enterrée, pour les enfants et
pour les adultes. On ne punit plus le déviant, on le soigne. Le Danois Henrik
Stangerup, a écrit un livre terrible là-dessus; L'homme qui voulait être coupable"
(Sagittaire). "Quand on veut détruire le Diable, dit Stangerup, il
s'installe partout, il nous imprègne, et, cette fois, personne n'y peut plus
rien." Un certain Bert Persson, fonctionnaire des services sociaux de
Stockholm, vient de proposer qu'on "familiarise" les citoyens âgés et
improductifs avec l'idée de la mort. Pour le bien de la société. Donc, pour
leur bien.
Laisser surgir toutes les
idées, même folles, même atroces. Ensuite, on choisit, on expérimente avec
prudence. Gunnar Myrdal, le vieux sage, s'interroge devant nous avec angoisse :
permission ou répression ? Liberté individuelle ou gilet de flanelle
obligatoire? Personne ne sait. II faut essayer, chercher. Même si c'est risqué.
Le conservatisme aveugle est encore plus dangereux. "Oui, nous renonçons à
l'autorité pour choisir le dialogue, dit le député socialiste Matts Hellström.
Des problèmes graves vont naître, ils sont déjà là. La drogue, l'alcool. On le
sait. Mais personne ne songe à revenir en arrière. Même si c'était
possible."
Les Norvégiens, dit-on
ironiquement à Stockholm, surveillent les Suédois pardessus la frontière. Ils
attendent de voir leurs intrépides voisins se casser la figure pour, ensuite,
prendre le même chemin sans danger. Nous, Français, pendant que les Suédois
défrichent la jungle à leurs risques et périls, on s'indigne ou on rigole.
" Peuh ! Regardez les statistiques : ils se suicident !"
Les Suédois se suicident
peut-être moins qu'on ne le dit - parce qu'ils sont libres et que la vie, c'est
difficile. Les veaux se suicident très peu. A la télévision française, nous
venons de voir "Les Mouches", de Sartre. Oreste refuse la faute, le
péché, la fessée. Libre, il va peut-être se saouler, se droguer. Mais, du même
coup, Jupiter, le vieux tyran fouettard, prend du plomb dans l'aile. C'est
peut-être ce qui, plus que tout, fait courir les Suédois.
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