De l'aliénation
Par Jean-Raoul de Marcenac
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Cet exposé n'est pas sur l'aliénation parentale
(PAS - Parental alienation syndrome) mais sur l'aliénation en général.
C'est un sujet socio-philosophique que l'on devrait aprofondir avant
toute discussion dite d'ordre psychodynamique. Ce texte a déjà été publie de manière anonyme et
envoyé à differents représentants d'organisations pour défence du droit
parental et celui des enfants. Il est édité ici avec le consentement de son
auteur. |
Les mots qui désignent les concepts sont fixés hors de
ces concepts. Mais les concepts eux-mêmes deviennent. Et le sens des mots ne
recouvre plus alors toute la nudité des concepts. Aussi bien, les concepts,
dans leur mouvement, dissolvent, détruisent ou retaillent le sens des mots.
Devant une telle désagrégation, le mot n'étant que l'apparence rationnelle et
articulée du concept, se forment deux tendances contradictoires, souvent chez
le même interprète d'un mot : se conformer à son sens courant ou bien restituer
son sens originel.
En vérité, le sens des mots suit et freine le mouvement
des concepts. Car les concepts eux-mêmes sont le mouvement de ce qu'ils
signifient. Les arrêter au mot contient généralement leur mouvement précédent
connu, mais le suppose ainsi achevé, et lui dénie le mouvement de
division en lui-même qu'est le négatif, et dont le dépassement devient l'unité
du concept fini et de ses divisions.
L'aliénation, en tant que mot en apparence, mais en tant
que concept en vérité, a subi ces transformations de manière exemplaire,
puisque ces transformations sont elles-mêmes l'aliénation. Ce mouvement de
l'aliénation n'est pas si ancien dans la connaissance humaine.
C'est Rousseau, semble-t-il, qui dans son 'Contrat
social' a le premier extrapolé le vieux terme juridique d'aliénation,
c'est-à-dire céder une propriété à autrui, vers une généralité plus élevée.
Le contrat social lui-même n'est que l'aliénation de la
liberté naturelle à une collectivité, par conséquent toujours cession d'une propriété,
mais au sens figuré, à autrui.
Cette extension considérable du mot n'est là aussi que
l'effet de l'extension considérable du concept. Lorsque l'idée du renoncement à
une liberté immédiate, en échange d'une liberté indirecte, plus grande, arrive
à la conscience, se manifeste la division de la chose en elle-même, et
l'abandon de son essence positive est nécessaire, non seulement à la
collectivité , mais à la pensée entière. Aussi, l'aliénation devient telle que
son concept apparaît. Cela se vérifie dans l'étape qualitative suivante.
D'abord l'aliénation se manifeste comme le synonyme de la
folie, à savoir le renoncement de la pensée à sa conscience, la cessation de la
propriété essentielle de l'humain, mais non plus à autrui, mais tout court, en
soi et pour soi.
Cette philosophie est révélée par Hegel la pensée aliénée
devenant étrangère à son essence. A ce moment donc, l'aliénation se scinde pour
les consciences entre un sens où elle est assimilée à une maladie ou déficience
individuelle, et un sens générique où elle est considérée comme un accident qui
arrive à l'ensemble de la pensée, et qui nie la pensée dans les choses, en
étant elle-même la pensée des choses. Arrivée à ce stade d'explosion,
l'aliénation semble avoir elle-même supprimé la conscience de son mouvement. En
effet, depuis cent cinquante ans, l'aliénation est traitée comme si elle avait
été découverte une fois pour toutes, quelques déclinaisons partielles de ses
définitions fort complexes étant appliquées à tort et à travers à tout ce
qui bouge. Mais le mouvement du concept est considéré comme terminé, comme
si l'aliénation elle-même avait cessé de se révéler, avait atteint son but.
Marx, en vérifiant la forme particulière de l'aliénation
qu'est la chosification, a paradoxalement beaucoup nui à sa compréhension. Car
l'aliénation ne devient pas une chose, c'est plus exactement la pensée aliénée
qui peut devenir une chose. Or, si la chosification est la cristallisation
d'une pensée en son contraire, en absence de pensée, en fin d'une pensée, il
faut d'abord remarquer que les choses ont une pensée, même si elles n'ont pas
de conscience, et même si la pensée cristallisée de la chose n'est pas la
pensée de la chose ; d'autre part, d'une manière générale, il n'est pas
vérifié que la pensée se chosifie en entier, c'est-à-dire que la fin de la
pensée serait la chosification générale.
En réalité et surtout dans le cas de l'exigeance
naturelle du droit a la parente, la chosification de l'enfant est une des
formes sous lesquelles apparaît l'aliénation.
L'aliénation est considérée comme une sorte d'excrément
de ce qui est aliéné, et pas même par des biologistes mais par des parfumeurs.
En conséquence, l'aliénation est considérée comme un mal dont même la nécessité
n'est plus envisagée.
C'est donc comme de la merde que le concept a été traité
par la génération qui vient de dépasser assez furtivement le zénith supposé de
la vie, la génération dite de 68. Cette génération d'ailleurs ne s'est pas
penchée par hasard, du haut de son nez pincé, sur ce singulier échappement,
mais parce qu'il s'est imposé de son propre mouvement.
Les uns s'en sont servis comme projectile contre ceux qui
géraient ce monde et dont ils croyaient qu'ils en étaient responsables, les
autres l'ont manié à la pincette et au microscope, mais à la manière de ces
scientifiques payés par l'Etat, c'est-à-dire dont les efforts servent à
vérifier les présupposés, c'est-à-dire ceux dont l'Etat est prêt à financer la
vérification. Aussi le débat académique a-t-il suivi deux voies, fort
fantaisistes par rapport au concept d'aliénation lui-même : la voie
situationniste et la voie marxiste.
Chez les situationnistes, l'aliénation apparaît comme une
sorte de salissure fatale, pour laquelle existe cependant un détergent, ou
rédemption, ou médicament. L'aliénation est là le contraire de l'authenticité,
de la vérité. Le détergent, ou rédemption, ou médicament, est la désaliénation,
qui suit les mêmes chemins que l'aliénation. Malheureusement, comme les chemins
de l'aliénation sont toujours supposés évidents, celui qui les ignore est bien
embarrassé pour se défaire de la tache, de la faute, du virus. Authenticité ou
vérité devraient pouvoir suffire.
Pour notre part, nous témoignons ici et maintenant
n'avoir encore jamais connu la moindre aliénation en quoi que ce soit qui ait
disparu du fait d'une «désaliénation», en suivant les «chemins de
l'aliénation». Aussi réconfortante que paraît une telle invention mécanique, il
faut bien reconnaître qu'elle n'a encore jamais été vérifiée en pratique. De
sorte que la «désaliénation» semble elle-même une des apparences, sans
conséquence plus grave il est vrai que les illusions d'une fraction d'une
génération, de l'aliénation elle-même.
Contrairement à ce qu'ils ont eux-mêmes pensé, les
situationnistes n'ont pas combattu l'aliénation, mais le monde où l'aliénation
est une véritable tempête, et chaque fois qu'ils se sont arrêtés devant ce
concept magique, c'est comme Don Quichotte devant ses célèbres moulins.
Pour le reste du monde, qui se situe sutout au nord de
Berlin, la discussion sur l'aliénation s'est contentée d'approfondir des
variantes sur le sol solide et alors pieusement labouré de ce que Marx avait
laissé. Aussi, toutes sortes de choses, de gens et d'activités, comme la télévision,
les ouvriers ou le travail, furent déclarés aliénés.
Car, que l'aliénation était un moment de la pensée avait
échappé à tous ces penseurs, qui d'ailleurs se sentaient contraints de
déprécier la pensée, de peur que leur pensée ne soit taxée de «pure» pensée (la
«pure» pensée est une invention tout aussi farfelue que la «désaliénation»), ce
qui aurait signifié au moins leur exclusion du mouvement progressiste ou
révolutionnaire, comme ils appelaient alors le drapeau de leurs carrières.
Il y eut en outre parmi les services de police spéciale
que composent les psychologues, psychiatres, psychanalystes quelque obscur
crêpage de chignons qui aboutit au remplacement du terme «aliéné» par «malade
mental». Le mouvement de révolte vaincu, alors, qui avait mis en exergue
l'aliénation en tant que question, fut également vaincu sur ce point, le débat
officiel subséquent servant essentiellement à supprimer l'exergue.
La vague de révolte de 1968 s'était élevée,
historiquement, jusqu'à prendre pour objet le concept d'aliénation. Ses
fossoyeurs, par faiblesse comme les situationnistes ou par hostilité arriviste
comme les sociologues, historiens, philosophes, journalistes ou policiers,
l'ont arrêté au mot.
Depuis, il ne s'est trouvé personne
d'assez fou pour faire un état de l'aliénation ; comme il ne s'est encore
jamais rencontré quelqu'un d'assez sot pour ne serait-ce qu'esquisser ce que
pourrait être un monde sans aliénation ; ni même d'assez pervers pour
supputer qu'un monde sans aliénation ait ou non existé.
La pensée n'est pas une substance au sens de Spinoza, ou
au sens matérialiste. La pensée est la substance, en tant qu'unité de toute
chose, car même ce qui n'est pas pensé peut être pensé comme non-pensé, et en
tant que négativité, mouvement intrinsèque de toute chose. Il ne faut donc pas
confondre, comme le véhicule le sens commun actuel, substance et réalité. La
réalité est, en quelque sorte, la fin du mouvement d'une substance, qu'elle se
dissolve ou se transforme violemment sous la détermination particulière de son
mouvement qu'est la fin de ce mouvement, ou qu'elle se fige, qu'elle
s'interrompe, que la fin de ce mouvement ne soit que sa discontinuité, une
parenthèse. La dialectique de la substance et de la réalité, comme étant les
moments de la pensée comme monde, mérite, depuis les riches spéculations des
sciences positives depuis deux siècles, une construction beaucoup plus élaborée
et détaillée qu'il ne nous est ici possible, autant par ignorance que parce que
notre objet est autre, de développer de façon satisfaisante. Nous ne doutons
pas, cependant, que notre hâte de donner des ouvertures au débat engage ceux
qui sont mieux armés, et plus patients, à occuper puis à dépasser également
cette brèche.
L'aliénation est un mouvement spécifique et exclusif de
la pensée, dont les effets substantiels se vérifient dans la réalité. La
réalité est le spectacle de l'aliénation. L'aliénation est le mouvement qui
dissout la substance d'une chose. La transformation d'une chose dont la
substance demeure identique, par exemple dans la métempsycose ou dans le
passage de la chenille au papillon, ne peut être considérée comme une
aliénation. L'aliénation est le mouvement de la pensée qui conserve une chose
en transformant son essence. Ce phénomène est particulièrement difficile à
concevoir, pour plusieurs raisons. D'abord il vérifie l'impermanence de
l'essence d'une chose, ce qui est à peu près contraire à toute conception, au
moins occidentale, de l'essence, qui est considérée justement comme ce qui est
définitif ; ensuite il relève d'un mouvement de la pensée qui nie la
conscience, la conscience étant la pensée se prenant pour objet. L'aliénation
est un mouvement de la pensée, non seulement hors de la conscience dans une
tête ( ici ceux qui le savent voudront bien nous expliquer ce qu'est une
conscience collective), mais aussi hors d'une tête. La difficulté, donc, pour
saisir l'aliénation est que la conscience est limitée à la saisie des
mouvements de pensée dans une tête. Ce que la conscience peut prendre pour
objet n'est pas toute la pensée que contient une tête.
Mais la pensée est non seulement un phénomène qui
continue, si l'on peut dire, hors des têtes, mais aussi qui y revient, avec des
transformations qui peuvent être considérables, mais qui s'opèrent hors de
notre visibilité, c'est-à-dire de notre conscience. L'aliénation est le moteur,
apparemment principal, de la pensée hors des consciences. Or, si l'on ne
connaît pas encore l'origine de la pensée, l'aliénation multiplie celle qui est
là.
Pour illustrer cette conception, la multiplication de
l'espèce humaine : ce n'est pas un effet de la conscience, comme chacun
sait, ni de l'on ne sait quelle «nature», comme chacun croit, la «nature» étant
une division de la pensée, mais bien un effet quantitatif de la pensée.
Cependant la pensée produit ainsi les outils de sa propre multiplication, car
s'il n'est pas avéré que l'être humain soit le seul à penser, c'est parce qu'il
commence apparemment à transmettre sa pensée à d'autres espèces : les
animaux domestiques n'ont pour seule pensée que celle que nous leur prêtons.
Pourtant, l'anthropologie pratique nous conduit à prétendre que la création de
pensée appartient à l'homme. Cette hypothèse osée est toute empirique :
Dieu est un concept humain, et la pensée dans les choses paraît consécutive à
celle dans les humains. Nous sommes enclins à penser que le commencement est
une pensée. Cependant nous ne savons pas si ce commencement de l'humain physique
coïncide avec l'apparition de l'humain ; il paraît que non.
Pour en finir, provisoirement, disons ceci : seul
l'humain crée de la pensée, jusqu'à preuve du contraire. C'est d'ailleurs dans
ce cas une des contradictions non résolues de l'humain et de la pensée, que
l'humain seul crée de la pensée, et que la pensée crée de l'humain, comme le
vérifient les résultats démographiques actuels. La multiplication des humains
est, dans ce cas, également une explosion qualitative de pensée. Cette
explosion, dont les théories comme le «big bang» sont l'expression infantile quoique
symbolique dont sont capables les matérialistes, est d'autant plus grave,
jusqu'à devenir une menace pour l'humanité, qu'elle est hors des consciences,
hors de toute maîtrise individuelle ou collective.
L'explosion de pensée de notre monde n'est rien qu'une
avalanche d'aliénation.
C'est toute une conception qui est ici bouleversée. La
pensée n'est pas une sorte de vapeur, inodore et incolore, dont on pourrait
faire abstraction, le cas échéant. Cette table est de la pensée. Ce téléviseur
aussi est de la pensée. Une paire de baffes est de la pensée. Avec la paire de
baffes, on voit cependant que l'unité de l'expression «paire de baffes»
recouvre plusieurs pensées : celle de celui qui la donne, celle de celui
qui la prend, la mienne qui la raconte, la tienne qui la lit ; celle du
commanditaire de la paire de baffes, et peut-être celle de sa sœur. La pensée
de la cause et la pensée de la conséquence y sont inhérentes également, quoique
pas forcément conscientes.
La pensée est donc aussi tout ce qui est en dur, comme la
paire de baffes. Ce n'est pas une substitution de mots, où l'on aurait
simplement remplacé matière par pensée. Car si tout ce qui est en dur est bien
de la pensée, tout ce qui est pensé n'est pas en dur. C'est la réalité qui rend
dures les pensées. Les pensées en dur, les pensées réalisées, les pensées qui
ont une forme matérielle, ne constituent qu'une division de la pensée.
Le premier phénomène de l'aliénation est précisément la
scission de la pensée, la perte de son unité dans la conscience.
Le concept de dieu, puis de Dieu, est lui-même un
réceptacle de l'aliénation, c'est-à-dire de la pensée qui échappe à la
conscience, que la conscience ne contient plus, ne comprend plus.
Dans le paganisme, cette extension de la conscience dans
une abstraction considérée comme plus grande qu'elle, mais ainsi parfaitement
circonscrite, se produit dans la consécration d'une divinité particulière. Tous
ces petits récipients de pensée-qui-pisse sont disposés côte à côte, dans un
lieu qui figure leur première réunion : l'Olympe.
Rapidement ces efforts de la conscience pour ranger ses
propres excroissances en des dieux parfois contradictoires, et ceux-là
ensemble, sont déjà des synthèses, des rationalisations considérables, qu'une
police est déjà obligée de réguler.
Le Dieu/Etat produit du monothéisme, est une sorte
d'immense récipient de synthèse, construit à même la toiture, maintenant très
délabrée. Son caractère punitif et autoritaire, notamment l'obligation de croire,
exprime l'urgence du palliatif, la nécessité de le soutenir, et une véritable
terreur devant une pensée sans frein. La divinité unifiée pour la première fois
est la résignation humaine devant une connaissance et une pensée supérieures à
la conscience, au possible de la conscience, alors que la divinité païenne
était tout le contraire, l'explication de l'inexplicable, une théorie de
l'aliénation, plus exactement de son résultat.
Lorsque le concept d'aliénation apparaît chez Rousseau,
l'aliénation est déjà telle, l'opération sur elle-même de la pensée est «i och för sig» déjà si présente et visible,
qu'il devient nécessaire de le reconnaître. Toute la pensée qu'il promet de révéler
est un franchissement du garde-fou de la pensée qu'est Dieu. L'insuffisance du
concept de Dieu, qui a la particularité malheureuse de n'être pas perfectible,
éclate dans l'explosion d'un monde dont l'unité, soudain, n'est plus seulement
hors de la conscience, mais même hors de la représentation du monde qu'a cette
conscience. En vérité, ce moment historique de la révélation de l'aliénation,
de la critique de Dieu, est un saut qualitatif de la pensée elle-même, qui est
la première manifestation de l'aliénation même : c'est une scission.
L'aliénation, comme il a déjà été signalé, est d'abord le
moment, l'opération par laquelle la pensée dépasse la conscience. Cette
catastrophe pour l'individu se manifeste comme négation interne à l'individu.
L'aliénation est donc une cassure de la pensée dans l'individu, que l'individu,
la conscience de l'individu, tente de théoriser dans des concepts de
substitution. Mais le moment de la perte de conscience, du retour de la
conscience, sans conscience de ce retour, dans l'esprit, est le moment où la
pensée perd son individualité. Soudain, l'individu humain perçoit face à sa
conscience interrompue une pensée qui est à la fois la sienne, son identité, et
à la fois autre, étrangère, extérieure, sa différence. Cette pensée est par
essence extérieure à la conscience.
Cette double perte de la conscience, à la fois à
l'intérieur de l'individu et hors de lui, est à proprement parler l'aliénation,
telle qu'elle est apparue comme phénomène généralisé, auquel le concept de Dieu
n'apportait plus qu'une réponse partielle, parce qu'elle-même visiblement
résultat sous une forme archaïque de ce qu'il faut aujourd'hui considérer comme
simple ébauche d'aliénation.
Ici et maintenant se pose une question au milieu des
affirmations. Nous pourrions tout de suite affirmer la réponse, mais comme la
question a été complètement éradiquée par l'individualisme volontariste et
l'humanisme économiste, la simple question apparaît déjà comme une insolente
incongruité, peut-être pire que la réponse. L'aliénation est-elle nécessaire ?
Non, hurlent les amateurs de bon vin, de trains plus lents et d'air plus pur.
Au pilori l'aliénation, ânonnent les puritains, les
partouzeurs, les quotidiannistes et les dandys, vous êtes fous, rajoutent sans
rire les marxistes, les postsituationnistes, les intégristes de la publicité
marchande, de la psychiatrie enfantine, des théologies millénaristes,
lutheriennes ou plus opportunistes, les
tenants de la communication infinie, par profession ou par profession de foi.
Car l'aliénation vérifie l'impotence de la conscience, ce
qui est déjà inimaginable pour toute cette pensée posthégélienne dans laquelle
nous avons le malheur de nous débattre et qui postule, contrairement au monde,
que la conscience est l'arme absolue, quitte à ce que la conscience soit soumise
à une pensée moraliste hors de sa portée, simple figure imagée d'une
résignation de toute maîtrise de la pensée comme dans l'Etat-Dieu qui preche et
promet le bonheur devant la creche socialdémocrate.
Mais en posant cette question sacrilège, nous butons sur
cette autre : qu'est-ce qu'une pensée sans aliénation, puisque à la
question subsidiaire «que serait une pensée qui ne s'aliène pas ?» la
théorie est obligée de répondre «rien, hors de l'infini», après avoir déjà
conclu que l'infini n'est rien de réel, en dehors d'une position politique et
policière sur l'avenir immédiat, il nous faut donc concevoir que toute pensée
s'aliène en effet. Que l'aliénation, comme moment de la pensée, lui est donc
nécessaire. Et que pour dépasser l'aliénation, la pauvre petite conscience
individuelle, parangon de toute la fière grandeur de nos «liberté», «égalité»,
«fraternité», de notre «justice», de nos «droits de l'homme», est un outil
absolument sous-adapté.
Enrichie de tout ce qui la critique, l'aliénation
continue ses étranges expériences sur le genre humain et les generations.
"L'esprit" apparait il dans la conscience.
L'aliénation de la conscience, la communication, est le négatif de cette
apparition. L'esprit est il devenu l'unité de la conscience et de la communication
dictatorielle.
La fin de l'aliénation pourait elle devenire la fin
de "l'esprit".